Les émotifs anonymes : le choc de deux timidités

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Une charmante comédie construite autour de la rencontre et l’histoire d’amour entre deux timides, une jeune femme, Angélique Delange (jouée par Isabelle Carré) et le patron d’une petite chocolaterie au bord de la faillite, Jean-René Van Den Hugde (joué par Benoît Poelvoorde). Tout au long du film, les deux personnages rivalisent d’hyper sensibilité et de stratégies d’évitement.

Même si certaines scènes, pour les besoins de la comédie, sont gentiment tirées vers la caricature, ce film croque avec finesse des facettes très subtiles et variées de la timidité. Voici 5 extraits analysés !

Extrait #1 : Le masque de la dureté

Dans cette première scène, la jeune femme Angélique rencontre le patron de la chocolaterie, pour solliciter un poste d’employée. À vrai dire, nous ne savons pas quel est le plus terrorisé des deux. Nous assistons en réalité à la rencontre de deux timidités : la timidité « classique » (je l’identifie ainsi parce que c’est la timidité telle qu’on la dépeint habituellement), celle d’Angélique, rougissante, se faisant aimable, brave et inoffensive, et la timidité de Jean-René, rigide, distante, masquée par une attitude qui pourrait paraître hautaine ou agacée.

Cette scène a beaucoup de valeur à mes yeux, précisément parce qu’elle dépeint une variante de la timidité, à travers le masque de la dureté. J’ai la conviction, depuis longtemps, que le timide visible, entortillé et rougissant, ne représente que la pointe de l’iceberg des timides. Bien plus nombreux sont les timides qui portent des masques, de manière consciente ou inconsciente. Nous avons déjà parlé, sur ce site, des différentes expressions de la timidité.

Les acteurs pénètrent dans un bureau, lieu à la fois très fermé (notez les stores, qui permettent de regarder vers l’extérieur sans être vu soi-même), très intime et très figé (les cadres qui rassurent, les fauteuils qui donnent de l’assise), le lieu de retraite du patron. Cela aussi, c’est intéressant : observer de quoi s’entoure le personnage du timide endurci pour se rassurer. Notez le vestimentaire aussi : le patron porte une cravate, signe de prestance, mais presque totalement recouverte par un gilet, très ordinaire et protecteur (faites le rapprochement avec le gilet pare-balles ou le gilet de sauvetage), la chemise quant à elle, est fermée jusqu’au dernier bouton, pour ne rien laisser paraître. Et le non verbal : les mains jointes, solidaires dans leur repli, posées sur les genoux, presque comme un enfant. Le visage parle, crispé, sur un corps figé.

Le patron, Jean-René, entame d’entrée de jeu un discours à sens unique sur la science du chocolat, une manière de se donner de la contenance. Mais il est rapidement interrompu par la sonnerie du téléphone. Les deux acteurs balbutient de mimiques, ils semblent se comprendre… en effet, un simple coup de téléphone peut terriblement stresser un timide. Après voir attendu quelques sonneries, embusqué, en danger, le patron décroche et raccroche sans même répondre en l’espace d’une seconde. Il préfère la hardiesse et la brusquerie à la confrontation.

Extrait #2 : La commande au restaurant

La personnalité de Jean-René et Angélique, leur passion pour le chocolat, tout concourt à les émoustiller ; mais la timidité les maintient à distance. Jusqu’au jour où le psychiatre de Jean-René lui recommande un exercice… inviter quelqu’un à dîner !

Jean-René est paralysé devant le choix. Heureusement, le serveur va lui offrir une voie de secours : « Vous désirez un conseil ? ». Et Jean-René de feindre le détachement : « Oui, pourquoi pas », parce qu’un oui tout court, c’est déjà trop assertif pour un vrai timide.

Après avoir pataugé entre viande et poisson, le serveur enchaîne sur le choix de la boisson, et le regard de Jean-René se lève lentement comme vers une guillotine. Son visage est exténué, tant il est vrai que la fatigue émotionnelle pèse encore bien plus lourd que la fatigue physique. Là encore, le serveur va lui faciliter la tâche. Mais nos deux amoureux en herbe s’en retrouveront avec un pichet au vin blanc, dont ils n’ont pas rêvé.

Cette scène est illustratrice de la difficulté du timide à faire des choix appropriés en situation émotive. Jusqu’à choisir un plat qu’ils détestent ou accepter la première suggestion venue. Le pichet au vin blanc est malheureusement le sort que la vie réserve au timide, s’il ne se réveille pas.

Extrait #3 : Les escapades aux toilettes

La scène suivante est un moment d’anthologie dans lequel plus d’un timide profond se reconnaîtra. Jean-René s’enfuit aux toilettes, plusieurs fois durant la soirée, pour aller décompresser et lâcher sa soupape devant la glace. Mieux encore, il y a laissé une valise avec des chemises de rechange. Il enfile donc, à plusieurs reprises, dans une précipitation frénétique, une chemise toute propre. Pour retrouver une fraîcheur, éviter que ne transpire sa peur, il « se change », dans tout l’espoir du terme. La valise fait penser à cette chanson de Jacques Brel sur les timides, qui tiennent « une valise dans chaque main », toujours prêts à s’enfuir ou à changer de peau.

Les choses basculent lorsque, un moment donné, la lumière s’éteint. Pris au piège, torse nu, dans l’obscurité, Jean-René enfile, sans s’en rendre compte, la mauvaise chemise… une version à froufrou ! Lorsqu’il remarque sa bévue, il en est tellement ébranlé qu’il décide de s’enfuir du restaurant par la fenêtre des toilettes, sans autre forme de procès ! Disparaître. C’est le vœu du timide lorsqu’il se sent traqué.

Certes, le film en rajoute un peu, mais combien d’entre nous n’ont pas déjà recherché un brin de self-contrôle aux toilettes ? Combien n’ont pas tenté, un jour, d’y reprendre leurs esprits ou d’échapper, ne serait-ce qu’un instant, à cet enfer vécu en présence des autres ? La célèbre série télévisée Ally McBeal, diffusée dans les années 2000, surprend souvent ses protagonistes aux toilettes, dans les attitudes les plus loufoques. C’est que cette caricature repose, bien évidemment, sur un fond de vécu.

Angélique, quant à elle, n’a pas le même malaise d’être présente à l’autre, mais elle se dévalorise terriblement. « Je suis nulle », est-elle convaincue, sans imaginer que la personne en face d’elle partage son niveau d’angoisse. Dans la même veine que la scène des toilettes, plus tard dans le film, Angélique fait semblant de prendre un bain. Elle laisse couler l’eau pour feindre son action. En réalité, elle ne plonge pas un seul orteil, elle crée simplement une respiration, un espace, pour reprendre ses esprits.

Toutes ces scènes sont là pour nous permettre d’exorciser ces moments où nous cherchons une telle porte de sortie que nous sommes prêts à d’infinis stratagèmes pour la créer. En pratique, nous comprenons ce terrible besoin de s’extraire, mais les vraies solutions à la timidité, selon nous, sont plutôt celles qui peuvent être mises en œuvre en présence des autres, et non pas dans la fuite. Le timide est le roi de la sortie de secours, mais il gagne bien plus à apprivoiser le feu.

Extrait #4 : L’entrevue avec le psychiatre

Accumulant d’adorables maladresses, nos deux personnages se rapprochent, et finissent même par connaître une amourette. Mais à peine revenus de leur premier baiser, leurs réactions sont éloquentes et expriment deux manières diamétralement opposées qu’ont les timides de réagir : Angélique, la jeune femme, s’accroche immédiatement avec une précipitation à faire fuir (le baiser enclenche immédiatement, chez elle, le scénario d’une longue vie à deux avec une grande maison et beaucoup d’enfants). Jean-René, de son côté, estime avoir débordé d’audace et cette victoire, qui le place dans une position nouvelle et inhabituelle, lui semble déjà suffisamment bousculante pour l’inciter à faire immédiatement… deux pas en arrière !

Dans la scène qui va suivre, Jean-René est chez son psychiatre. Il exprime un « ouf » de soulagement à l’idée d’interrompre sa relation d’amour naissante. Le psychiatre lui fait verbaliser les motifs de cet incompréhensible autosabotage. Jean-René explique, le visage perdu, qu’entre toutes ses émotions, c’est l’angoisse qui prend le dessus. Et qu’entre toutes les stratégies, c’est celle injectée toute son enfance par un père timoré qui s’impose, avec cette phrase fétiche : « Pourvu qu’il ne nous arrive rien ! ».

Vous l’avez compris, bien qu’ils soient tous les deux émotifs et décontenancés en présence de l’autre, le schéma de timidité d’Angélique et de Jean-René est très différent. Angélique se trouve nulle, mais si quelqu’un lui accorde sa confiance et son amour, tout va bien, elle peut s’épanouir et son naturel est beaucoup plus chaleureux et empathique que crispé. Elle cherche à être validée par l’autre. Chez Jean-René, c’est la peur du changement qui prédomine, son corps tout entier est une crispation, un glaçon sur un bâton, et il est prêt à figer sa vie dans un état moyen plutôt que de s’exposer à la moindre inconnue qui puisse faire fondre ses certitudes. Ce qui manque à Jean-René, c’est le lâcher-prise ; ce qui manque à Angélique, c’est l’estime d’elle-même.

À échelle moins caricaturale, dans notre société, combien y a-t-il de Jean-René ? Des millions ! Des millions de gens appauvrissent leur vie par peur du changement. Ajoutez à la peur le conformisme et vous comprendrez pourquoi tant de gens préfèrent terminer une carrière là où ils l’ont commencée presque par hasard, plutôt que de se risquer à envisager autre chose.

Extrait #5 : Se sentir revivre sous la pluie

Nous avons choisi comme dernier extrait cette scène sous la pluie, où nos deux amoureux se sentent si affranchis. Par un effet fortuit (probablement avec la complicité du personnel de la fabrique de chocolat qui aspire à voir aboutir leur histoire d’amour), Angélique et Jean-René, qui se rendent au salon du chocolat, se retrouvent dans la même chambre d’hôtel. Observez, au début de la scène, comme Jean-René éprouve des difficultés à répondre à la jovialité du réceptionniste.

Je trouve la scène très attendrissante, car cette pluie ferait fuir n’importe qui. Tous les autres humains rêveraient du salon bien au chaud qui les attend pourtant. Mais pour nos timides, l’inconfort physique est insignifiant en regard de l’inconfort psychologique. Et puis, sentir la pluie froide couler sur son visage, c’est redevenir connecté, c’est hurler : « Je suis vivant ! ».

Au final, une personne pourra apprendre à conserver son être sauvage au sein du social, mais au début, pour un timide, c’est très difficile. Il est plus facile d’aller chercher son être sauvage en se replongeant directement dans les éléments bruts, la pluie par exemple.

Beaucoup de timides partagent cette soif du grand air plutôt que de la pièce enfermée. Je sais, pour ma part, que dans ma période timide, je me suis souvent senti plus à l’aise en extérieur qu’en intérieur. Quitte à vivre des interactions « mondaines » qu’aujourd’hui encore je n’affectionne pas, je préfère infiniment me trouver en terrasse, en jardin que dans une salle intérieure. Et vous ?

Où vous sentez-vous le plus timide ?

 
Angélique et Jean-René finiront par s’échapper de leur propre mariage et prendre la route à travers les champs. Toute leur vie est une échappée, mais au moins, à présent, ils sont deux. Si j’avais un souhait pour vous, c’est celui-là : prenez le risque d’aimer, ou de vous laisser aimer, prenez le risque du restaurant, de la chambre d’hôtel, de toutes ces prouesses qui vous terrifient. Parce qu’au bout du compte, vous sortirez bien moins meurtri(e) et bien plus vivant(e) que si vous vous abstenez. Alors, promettez-moi, faites comme Jean-René, invitez quelqu’un à dîner !

 

Les émotifs anonymes

Date : 2010
Durée : 80 minutes
Réalisateur : Jean-Pierre Améris
Acteurs principaux : Isabelle Carré et Benoît Poelvoorde

Disponible sur Amazon

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