Les timides de Jacques Brel

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Les métaphores puissantes de Brel sur la timidité

Un classique, qui date de 1964, où Jacques Brel décrit avec une merveilleuse poésie cette façon qu’ont les timides de fuir, se recroqueviller et, finalement, se laisser éteindre à petit feu. Il en savait quelque chose, lui qui se définissait lui-même comme timide, jusqu’à vômir d’angoisse avant de monter sur scène. Cependant, sa vie fut riche et intense jusqu’au bout, car Brel était un timide sublimé.

Réécoutez la chanson et lisez, plus bas, notre analyse détaillée de chaque couplet !

Les timides
Ça se tortille
Ça s’entortille
Ça sautille
Ça se met en vrille
Ça se recroqueville
Ça rêve d’être un lapin
Peu importe
D’où ils sortent
Mes feuilles mortes
Quand le vent les porte
Devant nos portes
On dirait qu’ils portent
Une valise dans chaque main
 

Dans ce premier couplet, Jacques Brel décrit la gestuelle du timide, ses mouvements parasites, son contorsionisme, motivé par l’envie de se replier ou de s’enfuir. Il le dépeint comme un lapin, animal inoffensif, mais qui s’encourt à votre approche pour se réfugier dans son terrier. La métaphore des feuilles mortes vient ensuite croquer cette tendance du timide à se laisser déporter, sans vie, sans résistance, sans appui sur sa branche, balloté, usé, déchiqueté par le vent. Le vent, c’est-à-dire pas grande chose, une présomption. Avec « une valise dans chaque main », le timide ne se sent pas confortable là où il est, et aspire à être ailleurs, après, plus tard. Le timide a toujours un avion à prendre. Et l’image des deux valises ramène à deux bras qui pendouillent. Image de résignation. Image d’un départ qui n’a pas lieu.

Les timides
Suivent l’ombre
L’ombre sombre de leur ombre
Seule la pénombre
Sait le nombre
De leurs pudeurs de Levantin
Ils se plissent
Ils palissent
Ils jaunissent
Ils rosisent
Ils rougissent
S’écrevissent
Une valise dans chaque main
 

Après avoir évoqué le vent, Jacques Brel parle de l’ombre, encore plus immatérielle. Et « l’ombre sombre de l’ombre », cette souffrance terrible que le timide peut ressentir à l’idée de n’être que l’ombre de lui-même. Toutes les couleurs du timide sont ensuite passées en revue. Le rougissement, bien sûr, si caractérisé, mais aussi les airs blafards ou les jaunes mimiques du malaise. A y regarder de plus près, il y a une progression. Progression sur la palette de couleur, blanc, rose, rouge, qui évoque une intimidation susceptible de s’amplifier avec le temps. Comme un pigment sensible qui s’accumule, toujours plus vif, l’intimidation précédente annonçant la suivante. L’image de l’écrevisse est parfaite : non seulement pour dessiner un rouge vif, paroxystique de l’émotion intérieure, mais aussi pour y ajouter de méchantes pinces et une redoutable carapace, ces attributs que le timide risque de développer pour se protéger.

Mais les timides
Un soir d’audace
Devant leur glace
Rêvant d’espace
Mettent leur cuirasse
Et alors place
Allons Paris
Tiens-toi bien
Et vive la gare
Saint-Lazare
Mais on s’égare
On sépare
On s’désempare
Et on repart
Une valise dans chaque main
 

Il est question ici des tentatives fragiles de sortir de sa carapace. Parfois le timide s’expatrie, plonge dans un bain nouveau, change de planète pour se redonner une chance. Mais au moindre doute, il se décourage et se replie. En réalité, le timide est trop sévère envers lui-même et se renvoie trop vite à la case départ. Ce troisième couplet est un peu énigmatique. Les mots « on sépare », « on s’égare » sont troublants. Peut-être évoquent-ils ces moments où le timide joue une assurance qu’il ne détient pas, un rôle qui sonne faux et qui est rapidement démasqué. Peut-être que Jacques Brel, marié infidèle, va encore plus loin, en dénonçant cette confiance qu’il a eu besoin d’aller chercher au-delà de là où elle lui était déjà donnée.

Les timides
Quand ils chavirent
Pour une Elvire
Ont des soupirs
Ont des désirs
Qu’ils désirent dire
Mais ils n’osent pas bien
Et leur maîtresse
Plus prêtresse
En ivresse
Qu’en tendresse
Un soir les laissent
Du bout des fesses
Une valise dans chaque main
 

En amour, le timide est trop gentil, et surtout trop effacé. Ce qui le laisse souvent pantois. En exprimant votre désir, vous avez bien plus à gagner qu’à perdre. Brel semble distinguer ici deux types de relations : le véritable état amoureux et la relation plus légère (distinction qu’il opère aussi dans certaines interviews). Dans les deux cas, le timide s’en sortirait perdant. Il ne proclame pas son amour à qui de droit, et il recherche, derrière la légèreté, une tendresse qu’il ne trouvera pas. Il est en décalage, confiant uniquement avec les femmes qui ne le troublent pas, ni ne l’exaltent.

Les timides
Alors vieillissent
Alors finissent
Se rapetissent
Quand ils glissent
Dans les abysses
Je veux dire
Quand ils meurent
N’osent rien dire
Rien maudire
N’osent frémir
N’osent sourire
Juste un soupir
Et ils meurent
Une valise sur le coeur
 

Les timides, à force de fuir, finissent avec une « valise sur le coeur ». C’est-à-dire qu’ils traînent en eux tout ce qu’ils ont contenu. La valise des remords, des « j’aurais dû », dès « si j’avais ». Dans ce dernier couplet, les timides meurent. Mais ne vous y trompez pas. Ils meurent vivant. Ils se meurent.

Cette chanson est une poésie empathique et coriace sur le malaise et la frustration du timide. N’oubliez pas que Jacques Brel se définissait lui-même comme timide, ce qui rend son regard encore beaucoup plus impitoyable que ne le serait, en réalité, le regard des gens extérieurs.

Retenez aussi que le chanteur, malgré sa grande timidité, est parvenu à se dépasser, à toucher les coeurs et à croquer la vie à pleines dents. Il ne s’est pas laissé vaincre par sa timidité. C’était un grand travailleur. « Le talent n’existe pas », disait-il, il n’y a que l’acharnement à vouloir sortir ses tripes. Jacques Brel a tordu le cou à cette timidité qui le hantait, et la vibration qui émane de ce dépassement est extraordinairement éloquente.

Commentaires des lecteurs

  • Vous avez votre propre interprétation de la chanson de Jacques Brel ? Un tout autre ressenti que celui que nous exprimons ici ? Ou, au contraire, vous êtes sur la même longueur d’onde ? Faites-moi le plaisir de partager vos commentaires !

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